FABLES DE LA MELANCOLIE ///

Recueil de nouvelles autobiographiques et fantasmées, souvenirs mélancoliques, thérapie par l’écriture, histoires de banlieues, anecdotes introspectives, voyage dans l’intime, ode aux larmes, déversement de haine, récit nombriliste, fables sans morales, voyeurisme personnel, auto-flagellation sous forme de contes, atténuation d’une culpabilité héritée, vécue esthétisée, 93 idéalisé, traumatismes racontés, défouloir verbal, « JE » placé sur un piédestal, expérience solitaire et égoïste, quartiers populaires sacralisés… A vous de choisir, ou pas ! Le premier livre de Skalpel, « Fables de la mélancolie » est dispo !

Skalpel sort son premier disque en 1999, un maxi vinyle de son groupe La K-Bine qui tire son nom d’une cabine téléphonique de la cité des 3000 à Aulnay-sous-Bois (93) où il grandit et passe l’essentiel de sa vie. Fils d’immigrés politiques uruguayens, la vie et l’oeuvre de Skalpel constituent un noeud sans précédent de luttes et d’histoire politique. Il devient ainsi le principal artisan d’un réseau dense liant une scène Rap alternative et militante inédite. En 2010, il co-réalise le livre “2030, nouvelles d’un monde qui tombe” dans lequel il publie une nouvelle.

Passionné de lecture depuis toujours c’est à la fois un accomplissement et le début d’une importante activité consacrée à la littérature.

“Fables de la mélancolie”:

01 * J’écris

02 * Ma cité

03 * Une envie de meurtre

04 * Mes lettres

05 * Duel à la boulangerie

06 * Rêves

07 * El pato, preso N°4.2.4 (Fragment d’une vie)

08 * R.E.R B

09 * Dalle de chacal

10 * La légende

11 * Mehdi Montana

12 * Campamentos

13 * J’ai mal

14 * Intermède pour elle

15 * Paris, un soir de janvier

16 * Conclusion

 

 

 

“Fables de la mélancolie” par Skalpel

210 pages – 10,5 x 16 cm – 8 euros

ISBN 978-2-9538046-2-1

Collection Béton arméE

Editions BBoyKonsian     

MOMENT DE SOLITUDE (Chroniques de la zone des oubliés)

Peut-être que tout ceci n’est qu’un rêve. Peut-être qu’il y a plusieurs perceptions de la réalité qui se croisent et qui contribuent à faire de ce cauchemar qu’est la lutte pour une existence digne quelque chose qui donne un sens à cette vie. Peut-être que nous ne sommes pas aussi libres que nous le pensons. Peut-être somme-nous de simples marionnettes et peut-être que cela nous arrange, car cette idée nous ôte toute responsabilité dans nos actions passées, présentes et futures. Peut-être que l’idée de ne pas être totalement au contrôle de nos vies nous conforte dans nos choix individuels, qui, pris en dehors d’une dynamique collective, n’ont d’autre but que de servir nos intérêts personnels de la façon la plus égoïste qui soit. Peut-être que toute cette complexité dans laquelle nous évoluons nous rend volontairement aveugles et insensibles aux choses et à la vie au sens large, en général. Peut-être que ce n’est pas d’avoir raison qui importe vraiment, mais juste d’agir collectivement. Il y a peu de certitudes, beaucoup de questions sans réponses et tellement de peut-être… Peut-être que nos routes se croiseront bientôt…

Cellules « Utopistes combattant-e-s »

Rêvez ou crevez !

13 février 2030

Depuis les taules froissées de la Zone des oubliés

*

Planqué au rez-de-chaussée, dans les placards à générateurs électriques d’un immeuble luxueux et ancien qui abritait un cabinet de psychiatre du travail communautaire au nom faussement provocateur, « Joie et Bien-être », il ruminait ses pensées en attendant de passer à l’action. Il lui restait juste le temps de se triturer l’esprit et de mettre de l’ordre dans ses réflexions minées par des doutes et des questions auxquelles il n’avait pas de réponses précises. Son regard était perdu dans le vide qui séparait son visage du mur sale auquel il faisait face. Pourtant, de vide autour de lui il n’y en avait pas, ou plutôt il n’y en avait plus. Il avait le sentiment d’étouffer. Il pouvait presque sentir la crasse s’insinuer dans les pores de sa peau lisse et rasée de près.

Depuis quelques semaines, son quotidien avait perdu de son calme habituel, le comble pour quelqu’un qui avait traversé le cours du temps avec une tranquillité insultante, presque irréelle. Il songeait aux événements récents qui l’avaient fait passer d’une existence douce, paisible et quelque peu naïve à une vie de militant qui le stimulait intellectuellement, mais qui le mettait constamment en danger. Les va-et-vient incessants entre la Zone pacifiée (ZP) dont il était originaire et la Zone des oubliés (ZDO) qu’il avait découvert, stupéfait, le faisait voyager dans le tunnel crade de ses réflexions. C’était quelque chose de douloureux. La limpidité de ses souvenirs contrastait avec une nouvelle réalité qui ne cessait de l’étonner un peu plus chaque jour. Il y a peu, celle-ci était faussée par une vision des choses beaucoup trop ordonnée et réglée au millimètre près. Aucune place n’était laissée au hasard, à l’improvisation ou à la spontanéité. Rien ne dépassait jamais. Tout était carré de A à Z.

Il se sentait fatigué. Intérieurement, il se disait qu’il aurait souhaité ne jamais se réveiller, s’engager dans la résistance, mais il se mentait à lui-même. Même dans un état d’épuisement psychique et physique intense, il ne réussissait jamais à se convaincre totalement qu’il était dans l’erreur. Il était encore très loin de l’inévitable étape de la résignation qui vient frapper à la porte de l’esprit du vieux militant sur le retour et qu’on ne peut éviter que lorsqu’on meurt en luttant ou milite pour une nouvelle cause.

Putain de merde ! J’étais cool avant, pépère, j’en avais rien à foutre de rien ! C’est vrai que j’étais un putain de mouton inconscient, mais au moins j’étais tranquille. Qu’est-ce que j’ai foutu ?

S’exprimer par la parole et jouer le jeu des questions-réponses avec lui-même lui permettait d’évacuer un peu de ressentiments et de culpabilité, même si de l’extérieur on aurait pu le prendre pour un fou qui jactait tout seul. L’effet thérapeutique immédiat de cet échange à haute voix était indéniable.

Des regrets, il en avait plein, mais il savait que s’il avait la possibilité de revenir en arrière il ne le ferait pas, il resterait sur le quai et laisserait passer tranquillement le train du retour. Il se sentait comme Néo dans Matrix, à la seule différence que ses ennemis n’étaient pas des machines, mais d’autres hommes comme lui, bien réels, faits de chair et de sang.

Au fond, il était fier d’exister vraiment, de ressentir les choses profondément, de palper l’existence et de pouvoir en garder une petite partie au creux de ses mains. Dorénavant, il était loin du confort solitaire de son ancienne vie, mais au moins il s’était rapproché de la réalité, certes terrifiante, mais réalité tout de même.

Le temps avait passé rapidement. Quelques mois sur le calendrier. Une éternité pour lui, qui comptait le nombre de petits bâtons inscrits sur les murs de sa cellule mentale. Des bâtons symbolisant le nombre de jours passés depuis sa libération : brutale et soudaine. Cette mise en liberté, plus ou moins conditionnelle, avait précédé une période de sevrage qui lui avait permis de soigner sa dépendance physique aux médicaments mais qui lui avait paradoxalement fait aimer le whisky.

On n’a rien sans rien, se disait-il. On remplace un vice par un autre en se disant que le nouveau est un peu plus rustique et naturel, ce qui rassure pendant un bref instant.

Jack Daniel’s était son nouveau compagnon de route, en plus des quelques camarades de l’organisation qu’il avait eu l’occasion de connaître lors de sa formation militaire et plus ou moins politique. L’épreuve avait été difficile et, quand il était ivre, il revoyait souvent ce corps sans formes, entièrement vêtu de noir, abattre froidement devant ses yeux son psychiatre du bien-être (PBE) : sa conscience artificielle à la voix suave et hypnotique. Cela le perturbait. Le calme de ce bourreau sans visage, qui après l’exécution lui avait glissé un tract dans la poche, l’étonnait chaque fois qu’il y repensait. Il s’était imaginé que pour tuer quelqu’un on avait besoin de hurler et d’extérioriser sa peur, qu’on ne pouvait pas le faire froidement comme si de rien n’était.

Une fois rentré chez lui, il avait pris le risque de lire ce qui était inscrit sur ce bout de papier et s’était aperçu qu’il ne pourrait plus reculer. Il y aurait un avant et un après.

Cela avait été le début d’une nouvelle existence et la fin de sa vie de citoyen officiel de la Communauté. Le changement avait été radical et, désormais, il menait une vie clandestine où sa naïveté avait laissé place à une lucidité implacable. Il se méfiait de tout et de tout le monde.

Dans le cadre de son ancienne vie, il réfléchissait peu et agissait par automatismes, mais il avait néanmoins senti que quelque chose n’allait pas.Il avait du mal à mettre des mots sur ce petit bout de pensée figé dans les recoins sombres de son cerveau. Les médicaments prescrits par le PBE ne faisaient rien pour arranger les choses. Au contraire, ils annihilaient le moindre doute et la moindre interrogation possibles. Impossible à l’époque de se défaire de ce rendez-vous hebdomadaire obligatoire dont dépendait votre statut au sein de la Communauté. Les rapports du psychiatre déterminaient votre existence et vous donnaient le droit de travailler et vivre dans la ZP. En gros, le droit d’exister.

De toute façon, avant c’était le néant, le rien. L’absence d’émotions, tout le contraire d’aujourd’hui !

Avant…

*

Dans cet échiquier moderne, la partie se joue entre les pièces d’un même camp. Les rois, les fous et les pions. Les rois dirigent et prétendent détecter chez les pions les symptômes d’une maladie mentale dont ils sont à l’origine de la création. Qui peut nier leur influence dans la rapidité de sa propagation ? Les sujets de Sa Majesté sont des « esclaves-patients ».Les pions sont ignorants, mais ce sont des pièces obéissantes. Les fous sont d’anciens pions plus ou moins conscients de leurs conditions et dont certains veulent guérir de la folie que les rois ont contribué à faire naître chez eux. Le traitement que les rois imposent aux pions devenus fous les place dans la catégorie des pièces subversives. La meilleure chose qui puisse arriver à un pion, c’est qu’il devienne fou. Qu’il prenne conscience tout à coup de l’espace disponible et de la possibilité du choix qu’il a dans ses déplacements. Parfois, quand cela se produit, il veut partager cette expérience et la joie intense qu’il ressent avec d’autres pions. Le roi envoie donc des pions obéissants, mais aussi des fous : d’anciens pions qui sont aussi, paradoxalement, des fous en devenir. L’issue de cette lutte dépend de facteurs liés aux contradictions vécues par les fous.On ne peut pas parler de victoire suscitée par la mise en échec du roi.

On peut juste évoquer l’apparition de nouvelles possibilités libératrices qui s’offrent aux pions et qui passent par l’expérimentation de la folie.

Cellules « Utopistes combattant-e-s »

Que la partie commence !

Quelqu’un comprend-il quelque chose aux règles du jeu ?

3 mai 2030

Derrière les nuages de fumée acides de la Zone des oubliés.

*

Il se leva et commença à grimper les deux étages qui le séparaient de l’entrée du cabinet. Il était en sueur et dégoulinait à l’intérieur de sa combinaison noire.

Il avait des crampes aux mollets.

Je suis devenu un putain d’alcoolique après avoir été un mouton chimique, bordel !

Il savait qu’il buvait plus que de raison depuis cette fameuse journée libératrice, mais il avait besoin de quelque chose pour calmer ses nerfs ; et de médicaments, il n’en voulait pas, il n’en voulait plus. Ils étaient pourtant efficaces et faciles à trouver, le whisky aussi. Un petit tour dans la Zone des oubliés et « l’affaire est dans le sac » – expression ancienne qu’il se plaisait à employer depuis qu’il était tombé sur un vieux polar qu’il avait lu en deux petites heures. Rare et appréciable moment de répit qu’il s’était accordé au milieu de ses nouvelles occupations, allongé dans une des nombreuses caches de l’Organisation située dans la ZDO, à l’intérieur d’un bâtiment en ruines dont les briques rouges étaient quasiment toutes recouvertes de graffitis et d’insultes envers la Communauté.

Il dormait peu et se réveillait en sursaut, le front en sueur et les mains moites posées sur la crosse de son 9 mm à impulsion thermique. C’était une arme de fabrication artisanale et indétectable par les appareils des miliciens de la Communauté. Ses nuits étaient rythmées par les cauchemars morbides et vicieux qui avaient remplacé les rêves insipides de son ancienne vie :

des rêves doux et reposants, confortables et moelleux comme du coton, artificiels. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas profité d’une bonne nuit de sommeil, longtemps qu’il ne s’était pas réveillé avec la sensation de s’être reposé et d’avoir rechargé les batteries. Avec en prime la sensation presque euphorique d’avoir l’âme en paix. Douce illusion de liberté à l’intérieur d’une camisole chimique qui engluait les connexions cérébrales qui lui auraient permis de voir clair.

Il se disait qu’il paierait cher pour pouvoir profiter d’un court et modeste moment de repos, juste ce qu’il faut pour que la bonne humeur qui accompagnerait le réveil ne lui fasse pas oublier la réalité glauque de son nouveau quotidien. Fait de grisaille et d’allées et venues clandestines entre les deux zones. Il avait beau se sentir fatigué et usé, il ne pouvait occulter le fait qu’il se sentait constamment en état de traumatisme, cela lui donnait la gerbe. Son ancien état de légume médicamenté lui répugnait.

Comment ai-je pu être aussi naïf et aveugle ? Pourquoi n’ai-je pas résisté ou protesté ?

D’intenses réflexions personnelles et des interro-gations sans fin avaient transformé son corps en une éponge capable d’absorber toute la douleur et la souffrance du monde. Les regards durs comme du béton armé qu’il croisait dans les ruelles sombres de son nouveau quartier le pénétraient jusqu’au plus profond de son âme. Il découvrait un monde qu’il ne connaissait qu’à travers les reportages diffusés par l’unique chaîne de la Communauté.

« Un monde puant, dégueulasse, sauvage, dangereux, gris, glauque, enfumé, où l’espérance de vie est plus courte que dans les zones pacifiées civilisatrices », disait le commentateur télé de sa voix faussement apaisante.

Les sensations qu’il percevait étaient inédites, ce qui rendait la douleur d’autant plus insupportable. Il était bombardé par un tas de sentiments nouveaux. Il se sentait perdu, comme un enfant lâché trop tôt dans un monde d’adultes hostiles et impatients.

Comment font les gens pour supporter cette vie de merde ? Comment ne pas comprendre qu’ils aient envie de traverser cette immonde frontière pour tenter le coup de force dans l’autre zone ? Comment ne pas tenter sa chance en participant à toutes ces émissions de télé-réalité dont la récompense est la chance de vivre une nouvelle vie dans la ZP en ayant la mémoire effacée et le compte en banque plein ? Zone de merde…

Peut-être que les gens ne supportent rien.Ils se contentent juste de subir cette réalité qui les agresse du matin au soir. Les urgences quotidiennes empêchant de prendre le temps de réfléchir aux conditions minables de sa propre vie.

En 2030, on vivait au jour le jour, tels des animaux, de façon instinctive. Les plus chanceux se repliaient derrière une carapace mentale capable de gérer plusieurs sentiments confus et contradictoires. Ils passaient de la tristesse lucide et objective à la joie forcée et calculée, mais surtout de l’indifférence au mépris le plus total pour tous ceux qui n’avaient pas le courage et la force d’affronter cette existence nécessairement difficile. Par là, il fallait comprendre : obéir aveuglément en essayant d’éprouver le moins de choses possible. S’accrocher à l’espoir de l’appartenance à une communauté de privilégiés. En son nom, ils sacrifiaient de rares moments de joie pour mieux supporter les nombreux moments de tristesse et d’angoisse.

D’une certaine façon, il valait mieux être pauvreet lucide dans la ZDO que riche et inconscient dansla ZP.

Tu parles, autant choisir entre la peste et le choléra, ce qu’il fallait, c’était détruire tout ça et tout recommencer en ayant pris soin de purger un peu ses sentiments, puis lever la tête et avancer de façon déterminée !

Il comprenait que l’exécution des psychiatres faisait partie d’une stratégie plus large et globale. Elle permettait, de temps en temps, la libération d’un individu lambda qui pouvait rejoindre le cas échéant l’Organisation, comme lui. Et maintenant, ça allait être à son tour d’abattre un être humain froidement pour la cause. Le plus efficace, pour l’accepter, c’était de le dépersonnaliser. De déshumaniser le peu de choses qu’il restait à cet être responsable de tellement de malheurs et de souffrances. Il allait saboter par cet acte la machine à broyer les humains. Il allait saboter le capitalisme en enlevant une pièce nécessaire à son fonctionnement.

Des conneries ! Je vais faire ce que j’ai à faire et c’est tout…

Il en revenait toujours à cette même question qui le taraudait. Peu importe l’entrée par laquelle il rejoignait le chemin tortueux de sa réflexion : à partir de quel moment l’indifférence nécessaire à la survie devient-elle l’excuse confortable qui nous rend complices du système ?

Peut-être suffit-il d’endosser cette armure qui épouse parfaitement les courbes complexes de l’âme humaine pour se sentir mieux. La consolation ultime étant sûrement de savoir qu’il y a pire ailleurs.

La lutte contre le rouleau compresseur qui nous écrase chaque jour est remplacée par une illusoire lutte contre soi-même, où s’affrontent la culpabilité de ne rien faire et l’envie de fermer les yeux devant tant d’évidences. On se laisse envahir par la peur, la lâcheté, la crainte, mais surtout la paresse. On avale le nombre de pilules suffisant et on oublie. Comment affronter cette impression de solitude extrême qui tétanise le moindre muscle du corps ? Comment rompre cet isolement au moment précis où le doute s’installe ?

Aujourd’hui, il en concluait qu’il y avait suffisamment de raisons objectives et d’arguments qui désignaient le Gouvernement démocratique centralisé, instance dirigeante de la Communauté, comme responsable des maux dont souffrait la masse de gens entassés dans la Zone des oubliés. Il était tout aussi responsable de l’abrutissement des citoyens moutons et médicamentés de la ZP. La Communauté prenait le temps de s’occuper de chacun minutieusement, mais l’agression perpétrée était subie collectivement, la résistance à cette agression devait forcément être collective. Les différentes strates représentatives de cette agression/oppression se superposaient pour mieux laisser apparaître l’ampleur du désastre.

Exploitation morale, physique et sociale. Traitement psychiatrique généralisé. Pénétration de l’âme humaine par le système jusque dans l’intime. Ce que le « vivant » et non plus l’ « humain » subissait, s’apparentait à un viol.

La solitude paradoxale, contre laquelle certains luttaient, était difficilement surmontable, et la propagande fonctionnait bien. Même dans de rares moments de lucidité, au lieu de s’unir et de mener un combat collectif contre un ennemi complexe mais apparent, on se persuadait que la lutte individuelle et abstraite contre ses propres imperfections était la solution à tous les problèmes.

Une réflexion personnelle qui amène du changement et de l’évolution vers quelque chose de positif et progressiste, additionnée à un voyage dans son « moi » intérieur, plus une méditation sur son vécu spirituel postorganique sont égales à une action libératrice pour l’humanité !

Les recettes philosophiques modernes pour une nouvelle ère progressiste, tirées du petit manuel de Théorie du bien-être que diffusait le ministère ne l’impressionnaient plus.

De la branlette !

Il n’y croyait plus du tout. La patience intellectuelle et les décisions pragmatiques étaient les vertus les plus en vogue chez les partisans de l’inaction. Il en était convaincu, c’était une conviction récente mais solide.

La seule chose qui change réellement lors de ces voyages philosophiques à travers les différents « moi », c’est le niveau d’adaptation au monde tel qu’il est, donc le nombre de concessions que l’on fait au système, consciemment ou pas. À la rigueur, on peut parler de stratégie de survie, et encore, cela implique qu’il y ait une volonté de résister en s’infiltrant dans le circuit. Peu probable.

Il réfléchissait beaucoup. Plus il réfléchissait et moins il avait envie d’être seul. Plus il s’enfermait dans sa bulle solitaire et plus il avait envie de la crever pour s’en extirper et rejoindre les autres. Il avait envie de partager les conclusions de ses analyses personnelles. Il voulait le faire vite, dans l’instant, tout de suite. Il savait que ce n’était pas possible dans l’immédiat. Mais il était certain que dorénavant tout ce qu’il ferait, et d’une certaine façon faisait déjà, irait dans le sens du partage et de la transmission. Il voulait du collectif. Il l’avait déjà au sein de l’Organisation, mais il en voulait encore plus. Son impatience faisait écho à une sensation de nervosité incontrôlable contre laquelle il essayait de se battre en se concentrant sur l’importance de sa mission.

C’est mon tour, je ne peux plus reculer, à moi de libérer quelqu’un d’autre et d’envoyer ce boulon infect de la machine communautaire dans une autre vie. Ah, putain de merde ! Fait chier ! Je me prendrais bien une petite pastille pour oublier tout ça…

*

Nous n’avons pas de tâche historique car nous n’avons pas de destin. Notre éventuel avenir révolutionnaire n’est défini ni par notre classe sociale, ni par nos paroles. Nos actions et leurs mises en oeuvre définissent réellement et concrètement notre potentiel « subversif et révolutionnaire ». Nous n’avons pas non plus de mission dont nous aurions hérité et que nous devrions accomplir avant toute autre chose en mettant de côté les aspects positifs ou négatifs de l’existence. Si nous ressentons le poids d’une sorte de devoir de continuité, nous pensons que ce n’est pas notre faute, nous l’assumons, mais n’hésitons pas à demander de l’aide pour porter cette espèce de fardeau qui nous cantonne dans un rôle de victime suicidaire et sans perspective.

Nous ne sommes ni des prophètes, ni des héros, même si, parfois, certaines paroles ou attitudes trahissent une admiration pour des parcours de vies militants que nous jugeons exemplaires ou incroyables. Nous aspirons à exister socialement et collectivement, nous sommes donc conscients que ce que nous admirons chez certaines personnes ayant lutté au cours de l’histoire, ce sont des actes individuels qui prennent du sens uniquement dans le cadre d’une action collective, dans l’intérêt de chacun et de tous.

Nous sommes un ensemble d’uniques qui combattons l’accaparement égoïste par certains du droit à exister.

Pour nous, le fond et la forme sont intimement liés. Si le fond ne prend pas de forme compréhensible, il est sans intérêt. La forme au sens où nous l’entendons ne peut exister et être perçue correctement sans le fond.

Notre pratique est le reflet de notre théorie et notre théorie découle de notre pratique. C’est un va-et-vient incessant qui puise son énergie dans la recherche constante d’une fidélité à « l’éthique révolutionnaire » que nous défendons.

Nous donnons de la valeur à l’exemple, mais nous ne le sacralisons pas. Nous haïssons la perfection. Nos erreurs sont aussi fécondes que nos réussites.

Nous ne jugeons pas la pertinence d’une lutte à son intensité, la quantité pour nous, n’est pas un argument, et encore moins une valeur morale. L’intensité de nos actions n’est pas un facteur qui peut donner une idée de nos forces réelles ni un argument qui justifierait le fait que nous soyons plus légitimes qu’un autre groupe constitué moins actif.

L’important, c’est d’exister en tant qu’alternative et recours parmi un ensemble de groupes ou collectifs qui proposent et impulsent des choses qui vont plus loin que le simple constat alarmant de la situation. Nous sommes des pessimistes heureux, ou des mélancoliques pleins d’espoir, mais ce qui est sûr, c’est que nous Sommes !

Cellules « Utopistes combattant-e-s »

Il n’y a pas de destin, il n’y a que des actions !

24 septembre 2030

Depuis les sous-sols encrassés de la Zone des oubliés

*

Il vérifia son arme une dernière fois et frappa à la porte. Il savait comment tout cela se passerait, car il avait déjà été le témoin d’une scène similaire. La seule différence, c’est que maintenant il jouait un autre rôle.

Dans un premier temps, il ouvrirait la porte de façon plus ou moins brusque pour donner de la consistance à l’effet de surprise, ensuite il se dirigerait vers le psy à pas rapides et il lui mettrait une balle dans la tête sans même qu’il ait le temps de réagir ou de penser aux raisons pour lesquelles un homme armé avait subitement fait irrruption dans son cabinet. Ça serait net et précis, il était entraîné pour ça. Quand le corps du psy s’affalerait sur son confortable fauteuil en cuir véritable, il tendrait une lettre pliée en trois à la patiente, ou au patient, tétanisé-e devant lui. Elle serait tellement droguée aux médocs qu’elle n’aurait pas la force de crier ou de hurler de panique. Ensuite, il sortirait de là rapidement et retournerait dans la Zone des oubliés en empruntant un parcours sécurisé établi préalablement. Avant le débriefing avec son responsable de section, il se servirait un bon verre de jack, ou plusieurs, et repenserait à tout ça. Puis, une fois la réunion terminée, il se dirait qu’avec les conséquences de cette action réalisée comme il faut tout ne faisait que commencer…

Skalpel

Paru dans le livre collectif « 2030 : Nouvelles d’un monde qui tombe »

Dispo’ chez http://www.bboykonsian.com

MEHDI MONTANA

 

Sept stations avant de changer à Stalingrad. Le temps de caler le casque relié au lecteur mp3 sur ma tête et de me plonger dans un souvenir que la musique Soul d’Al Green alimente sans aucune explication cohérente.

Je n’arrive pas à comprendre le lien qu’il y a entre le souvenir précis que j’ai d’un échange avec Mehdi, datant de plusieurs années, et cette musique. Le cerveau fonctionne d’une étrange façon. Les branchements, les connexions, les mécanismes et toute cette machinerie cérébrale font se rencontrer des personnages imaginaires avec d’autres réels, des situations concrètes et des situations abstraites. Certaines pensées en activent d’autres et des réflexions conduisent à des souvenirs qui parfois n’ont rien à voir avec l’idée initiale. Complexe.

Je devais avoir 16 ou 17 ans.

J’étais dans le hall 20 d’un des bâtiments de la rue Auguste Renoir aux 3000 (Aulnay sous bois 93), situé au niveau de la cabine téléphonique. Avec moi il y avait Mehdi, Bakary et Mourad. On était assis sur les premières marches de l’immeuble et un joint tournait. C’était le début de l’après-midi, un samedi. Ça parlait rap, filles et ça buvait des Heineken fraîches.

Mehdi comme à son habitude nous décrivait de longues scènes de Scarface. Le seul, l’unique, le roi des gangsters ! Tony Montana était sa référence ultime, son dieu cinématographique. Il le citait pour étayer n’importe lequel des points de vue qu’il avait envie de défendre.

Un peu comme certains anarchistes citent Bakounine ou Kropotkine pour défendre les idées libertaires. Par exemple si des gars du quartier proposaient un plan pour se faire de l’argent, Mehdi se référait systématiquement à Scarface pour juger de sa pertinence.

Pour un simple vol de Ford fiesta il était capable de sortir des phrases du genre : « Ouais, si… si… un moment Tony dans le film il accélère grave avec sa caisse quand il récupère son pote qui l’attendait sur le trottoir ! »

 Personne ne voyait le rapport avec le vol de voiture proposé. C’était comme si vous aviez dit bonjour à un pote et qu’il avait répondu : « Moi aussi j’aime bien les carottes ». Rien à voir.

Personne ne calculait Mehdi quand il sortait ce genre d’incohérence. Certes, cela faisait rire tout le monde, mais pas du tout dans un sens moqueur, on était habitué à ses remarques hors de propos. Nous avions de la compassion pour notre pote drogué à Scarface.

Mehdi était capable de nous jouer de longues scènes du film et reproduisait les dialogues de façon précise. L’accent qu’il prenait pour imiter la voix française d’Al Pacino était franchement ridicule, mais lui, il était à fond, il vivait le film intérieurement. Je pense sincèrement qu’il en rêvait toutes les nuits. Je n’ai jamais vu sa chambre mais elle devait ressembler à un temple dédié à son héros.

Un jour je l’interrompis en affirmant que Tony Montana n’était qu’un enfoiré de merde, qu’il nuisait à sa communauté et qu’en plus c’était un Gusano* de merde que Castro avait jeté de Cuba car il participait au sabotage de la révolution.

Il eut l’air étonné.

« Fidel Castro?! C’est un bonhomme! Il est increvable et il emmerde grave les States! En plus il déchire grave avec ses gros cigares de parrain! »

Je restai sur le cul.

Sûr de lui, il m’expliqua que la vie était comme ça, chacun pour sa peau et fuck ! Qu’il n’ y avait que l’argent qui comptait dans ce monde. Que Scarface lui, avait tout compris.

Je lui rétorquai, qu’il était mort jeune, comme un chien et seul au monde, le zen dans la coke, toxico, comme un shlag de Stalingrad. Ce n’étaient pas des arguments suffisant pour mon pote. Selon lui, peu importait de mourir jeune, ça valait quand même le coup d’avoir la même vie que Tony, car au moins il avait vécu comme un pacha quelques temps.

Je n’étais pas d’accord du tout mais au lieu de lui dire que c’était un ouf, j’endossai mon costume de fils de militant marxiste- révolutionnaire et récitai ma leçon apprise par cœur.

Sur un ton solennel j’expliquai que ce qui comptait vraiment c’était l’esprit de camaraderie, la solidarité, la fraternité entre les gens du peuple et l’Homme Nouveau théorisé par le Che Guevara. Pour changer les choses il fallait faire la révolution et ne pas être un individualiste égoïste qui ne pense qu’à faire du fric.

Mes potes ne comprenaient pas très bien où je voulais en venir et commencèrent à se foutre ostensiblement de ma gueule.

Si j’avais lu Kropotkine à l’époque j’aurais pu sortir mon discours sur l’entraide comme facteur principal de l’évolution des espèces, mais à ce moment-là, je n’étais pas encore familiarisé avec les idées anarchistes.

Comme je citai la révolution cubaine dont mon père m’avait parlé avec beaucoup de détails, Mehdi me demanda que je leur raconte  cette Histoire.

Ce que je fis pendant deux heures.

Je commençai par l’attaque de la caserne Moncada, ensuite je passai à la traversée à bord du Granma et au débarquement des guérilleros sur l’île. J’insistais sur le fait que Le Che était asthmatique et fumait des cigares. Que c’était l’être humain le plus parfait que la terre aie jamais connu. Qu’entre un sac de médicaments et un sac d’armes il avait choisi les armes car avant d’être médecin c’était un révolutionnaire. Bakary me fit remarquer que l’être humain le plus parfait était le prophète Mohamed.

Je ne relevai pas.

Ensuite je décrivis l’entrée des colonnes de guérilleros à Santa Clara, et la construction par tout un peuple d’une société nouvelle basée sur le communisme. Je finis mon récit par la mort du Che en Bolivie, sans omettre bien sûr de raconter son aventure africaine.

A l’époque j’étais beaucoup plus marxiste que maintenant. Aujourd’hui en tant que libertaire je raconterais une histoire légèrement différente et je serais peut être plus critique. Mais je n’ai jamais cessé d’admirer le Che.

J’étais content de constater que Mourad allait plutôt dans mon sens. Son père ouvrier à Citroën et syndicaliste lui avait parlé du Che, il lui avait dit qu’une rue de la Casbah à Alger portait son nom, et qu’à l’époque des guerres de décolonisations les africains admiraient Guevara et Castro.

Je confirmai ses propos.

Pendant tout le temps que je racontais la révolution cubaine, Mehdi n’avait fait aucune remarque et n’avait pas interrompu une seule fois le récit. Il avait l’air concentré. Il se grattait le menton et hochait la tête d’un air approbateur.

Quelques minutes après la fin de l’histoire, je lui demandai ce qu’il en pensait. Il n’eut pas assez d’adjectifs pour exprimer son admiration. Il bu sa bière d’un trait et trancha.

« Elle déchire grave cette histoire, il faudrait en faire un film! Et franchement Al Pacino dans le rôle du Che Guevara ça serait vraiment de la bombe ! »

Skalpel “Montana”

* Terme péjoratif utiliser pour qualifier les adversaires de la révolution cubaine et les cubains de Miami.

Paru dans le fanzine A BLOC n°1 (mai 2011)

CAMPAMENTOS (Souvenirs d’un pionerito)

Mon fils joue à côté, sur la table de la cuisine. Je l’entends mener de vive voix une bataille sanglante entre différents chevaliers.

Que diraient les pédopsychiatres ? Est-ce bien de laisser jouer un enfant de 6 ans à la guerre ?

Dans mon cas, on m’a poussé à y jouer un peu plus que la normale. On m’a entraîné à être un bon petit guérillero de l’âge de 6 ans à 12 ans.

Deux mois en été et quinze jours en hiver, chaque année. Ca se passait dans la forêt suédoise. Pourquoi la Suède ? Et bien parce que la majorité des militants de l’organisation politique dont faisaient partis mes parents étaient réfugiés en Suède. Plus précisément dans le sud du pays, à Malmö, dans le quartier de Rosengard. D’ailleurs drôle de coïncidence, au moment où j’écris, j’apprends que ce quartier  a été le théâtre d’affrontements entre jeunes et policiers. Décidément il semblerait que les problèmes dont souffre les quartiers populaires soient les mêmes partout en Europe. La France n’aurait pas l’exclusivité des bavures policières.

Il y a 20 ans j’aurais pu décrire le quartier qui m’accueillait de la sorte :

Rosengard est un énorme complexe d’immeubles et de petits bâtiments qui n’a rien à envier aux 4000 de La Courneuve ou aux 3000 d’Aulnay sous bois. Beaucoup d’immigrés. Des « gitans », des arabes et des latinos. Une forte communauté Sud-américaine issue en majorité d’une vague d’immigration politique. Enormément de chiliens qui ont fui leurs pays après le coup d’état militaire de Pinochet en 1973. Et parmi cette multitude de nationalités, des uruguayens, membres pour la plupart du 26 mars, une organisation issue du MLN-Tupamaros. Un mouvement de libération nationale qui pratiquait la lutte armée en Uruguay dans les années 60 et 70.

J’ai donc participé, étant enfant, à des campamentos. Des sortes de camps d’entraînements « scouts » mais version marxistes – guévaristes, sans la religion, mais avec une forte dose de culte de la personnalité. Imaginez-vous en colonie de vacances un peu sauvage ou plutôt en petit camp militaire d’entraînement pour moins de 15 ans. Beaucoup d’activités et beaucoup de disciplines.

Rien à voir avec les colonies de vacances où l’on fait du canoë kayak. On construisait des ponts en bois pour pouvoir traverser de petites rivières et apprenions l’art de l’embuscade. Je sais, je sais, la guerre c’est mal, mais à l’inverse de ce que les militaires ont fait subir à nos parents, il n’y a pas eut de tortures, de morts, de disparus, ni d’hommes et de femmes fusillés, jeté à la mer, ou de bébés enlevés.

Mes petits camarades et moi, on montait des tentes, on creusait des tranchées, on tirait à la carabine à plomb, on faisait à manger. On devait aussi se débrouiller seuls dans les bois  pendant de nombreuses heures. Je me rappel que l’on hissait les drapeaux (Cubains, uruguayen…) tous les matins à 8h00 et qu’on chantait l’hymne de l’organisation avec la main gauche posée sur le milieu du front.

Cela symbolisait la fraternité entre les peuples des cinq continents, s’était ce que nous disaient nos responsables. La discipline était drastique. L’heure c’était l’heure et il ne fallait pas être en retard pour la formacion.

Mon frère se souvient avec amusement de la fois ou il a hissé les drapeaux en slip, car il n’avait pas eut le temps de s’habiller. Il ne fallait surtout pas être en retard.

Une fois par semaine, nous faisions un grand feu au centre du campement. A un vingtaine de mètres du feu il y avait un arbre auquel on accrochait une corde que l’on tirait jusqu’à un autre arbre situé 30 mètres plus loin. La corde passait au dessus du feu et était légèrement inclinée de sorte qu’on pouvait laisser glisser des feuilles accrochées à de petits anneaux métalliques.

Un responsable grimpait sur l’arbre le plus haut et lâchait les portraits imprimés sur les feuilles, qui au bout de 5 secondes passaient sur le feu et brûlaient. A ce moment la, nous applaudissions et crions de toute nos forces. Nous levions le poing et nos slogans internationalistes retentissaient dans toute la forêt suédoise. « Libertad o muerte ! », « viva la révolucion ! » « Pioneros adelante ! por la liberacion ! ». Ca me paraissait magique. La nuit, les étoiles, le crépitement des flammes, les chants dans ma langue maternelle, ainsi que les danses traditionnelles que nous pratiquions.

Sur ces feuilles il y  avait différents portraits : Reagan, Pinochet, Stroessner, Pacheco etc.…une multitude de personnages qui étaient clairement désignés comme nos ennemis. Ils symbolisaient l’impérialisme américain, le fascisme, la réaction, l’exploitation du tiers monde, la colonisation, l’asservissement et de nombreux adjectifs dont je ne connaissais pas, étant jeune la définition exacte. Je savais que c’étaient contre toutes ces choses que nos parents avaient luttées. Et pour beaucoup, cette lutte les avait amenés en prison ou à la fosse commune.

Dans le campement, nous avions le droit de nous  balader avec un couteau accroché à la ceinture. Parfois nous passions des heures à tailler des branches en pointe, celles –ci nous servaient à confectionner des pièges dignes de ceux que les vietnamiens posaient pour lutter contre les américains. Sinon nous jouions à un jeux dont je ne me souviens plus le nom, mais qui consistait à planter le couteau le plus près possible du pied d’un de nos camarades. Certes, c’était dangereux, mais la vérité c’est que nous étions livré à nous-mêmes pendant de longues heures (Autogestion ?).

On s’occupait de la même façon que les autres enfants « normaux » c’est-à-dire des enfants « pas fils de  terroristes gauchistes » (je plaisante Papa…). Nous faisions beaucoup de conneries.

La plupart d’entre nous, avions un couteau qui ressemblait à celui que Stalone avait dans son rôle de  « Rambo » au cinéma. Si, celui avec la boussole, les allumettes, le fil et les aiguilles rangés à l’intérieur du manche qui se dévissait. J’imagine des sourcils se froncer alors je confirmes, il s’agit bien de Rambo l’impérialiste, celui qui dans ses films tuait des « vietcongs » et des soldats soviétiques.

Je sais…Nos références cinématographiques n’étaient pas glorieuses. Un peu les mêmes que tout le monde en fait. Paradoxal, car nous apprenions à lutter contre les soldats américains et les militaires corrompus (dans la forêt, alors que la lutte révolutionnaire en Uruguay a été livré sur un terrain urbain…) de notre continent et en même temps nos héros de films préférés étaient les amis de ceux qui avaient nuis à nos parents.

Je me souviens que l’on pouvait gagner des guardias. C’est-à-dire le droit d’être gardien du camp jusqu’à très tard le soir. Après manger nous nous réunissions autour d’un grand feu, et les responsables annonçaient en chantant les noms des différents enfants qui avaient remportés les guardias de la soirée. Une chanson accompagnait la nomination. Y ahora vamos a ver, como emiliano baila la conga, conga conga que siga la milonga…Qu’elle joie quand on entendait son nom. On se sentait fier.

Pour avoir le privilège de faire une guardia, il fallait avoir eut tout au long de la journée un comportement exemplaire. C’était en quelque sorte un apprentissage. Le passage obligatoire pour devenir un « homme nouveau ». Un bon Compañero. Et bien sur notre plus grand exemple était le CHE.

Seremos como el che !!!
La arcilla fundamental de nuestra obra es la juventud!!!

Je me souviens d’un poème que nous avions appris :

Trois petites gouttes d’eau sont tombés sur mes pieds
Et les montagnes pleuraient parce qu’ils ont tué le Che
Le Che est mort en Bolivie avec une étoile sur le front
En illuminant toute l’Amérique Latine…

Ca sonne mieux en espagnol.

Je sais que parmi les raisons qui nous poussaient à avoir envie de gagner une guardia , il y  avait le fait que l’on pouvait se coucher tard et surtout que l’on pouvait bouffer des bonbons jusqu’à en avoir des indigestions. On pouvait aussi tirer à la carabine et ça on adorait. Ca nous paraissait incroyable.

Je suis désolé de dire que l’envie d’être gentil avec certains de nos camarades n’était motivée que par la récompense. Et non pas par l’esprit de camaraderie ou l’amour de son prochain. Dogme Chrétien que nous n’avions jamais appris d’ailleurs… Nous étions des enfants tout simplement…. Avec le recul quand j’observe la façon dont ont évolué certains de mes petits camarades, je me pose des questions sur la méthode et même sur la pertinence de ces campamentos. Au-delà du problème éthique que cela peu poser. Non pas que je sois devenus un grand révolutionnaire, ni un militant exemplaire. Mais certains parcours sont troublants. Des années après beaucoup de ces enfants ont épousé des carrières ou ont fait des choix de vies en totale opposition avec l’éducation et les valeurs que l’on nous avait inculqué. Il y aurait beaucoup de choses à dire sur la façon dont des mômes peuvent s’imprégner de tout un tas d’expériences. Quand commence l’éventuel rejet ? La vérité c’est que je ne sais pas, je ne me suis absolument pas construit dans l’opposition à mes parents. J’ai presque 30 ans et malgré certaines différences, je continu à partager, globalement les mêmes idées que mon père et ma mère.

Bref…

Avant que les gens « normaux » ne crient au scandale, je tiens à préciser que je garde un souvenir joyeux et nostalgique de ces moments la. J’ai connu mes premières « amours » là bas. Et je crois que c’est en Suède que j’ai vu une fille nue pour la première fois. D’où peut être la conviction profonde que faire la révolution sans amour pour moi n’a pas de sens (Un peu facile ça, non ?). Personne n’est parfait. N’en déplaise aux « bons » militants sérieux et droits dans leurs bottes.

Malgré certains moments de solitudes et d’angoisses qui contrastaient avec d’autres moments de rires et de joies intenses, je pense avoir conservé des souvenirs d’enfants « normaux ».

J’ai gardé en mémoire le visage de « l’amour révolutionnaire » de mes dix ans (poésie quand tu nous tiens…). Elle s’appelait Morena. Et comme son nom ne l’indique pas elle était très blanche et très brune. Elle était Argentine (une cousine quoi…).

Cette année la on avait la visite d’enfants d’autres organisations. Je me rappelle qu’il y avait des Chiliens, des Sahraouis du Front Polisario et des Palestiniens. Avec Morena nous n’avons échangés guère plus de 20 mots. Mais je crois que je n’ai jamais autant communiqué avec les yeux. Je n’ai jamais oublié son regard et la chaleur de sa main que je prenais dans la mienne. J’avais froid et le feu n’arrivait pas à me réchauffer. Je la regardai pendant de longues minutes. Je crois qu’elle comprenait ce que j’essayais de lui dire sans que j’arrive à l’exprimer oralement. Moi j’avais l’impression de tout comprendre, surtout ce qu’elle n’exprimait pas avec des mots… (Séquence émotion…)

Skalpel “El soldadito”

Texte paru dans Barricata n°19 (juin 2009)